Interview d’Arnaud Famin : de la Police à la gouvernance des données aux Ministères économiques et financiers

Pour inaugurer ce site flambant neuf et poursuivre notre série d’interview, qui de mieux que son concepteur ? Arnaud est un membre fondateur de la CIMI qui participe à son animation, il conçoit l’ensemble des visuels de la communauté.

Pour cette interview, Océane Gerriet (officier de la gendarmerie) et Eric Pommereau (ingénieur à la préfecture de Police de Paris) sont allés interroger son parcours qui devrait éveiller votre curiosité.

Eric Pommereau (EP) : bonjour Arnaud, nous sommes très heureux de t’interviewer. Première question comment vas-tu ? Il me semble que la crise du COVID-19 t’a particulièrement impacté, peux-tu nous en dire plus ?

Je réside à Crépy-en-Valois, notre période de confinement à commencé avant tout le monde. J’entame mon 3ème mois de travail à domicile, avec des moments difficiles à traverser, mais j’ai la chance d’être confiné dans une maison avec un jardin, je fait partie des privilégiés.

Par contre je ne me considère pas en « télétravail »; cette situation d’emploi est inédite, elle répond à une urgence sanitaire, mais j’ai du mal à penser qu’elle pourra être viable dans la durée. Si j’ai la chance d’être très bien équipé, et en capacité de travailler dans de bonnes conditions; le télétravail était déjà en place à la DSI ce qui a facilité notre adaptation, en revanche, mon équilibre professionnel passe par le contact humain, ce que les visios et audios conférences ne pourront jamais remplacer.

EP : peux-tu nous raconter ton parcours, comment se retrouve t-on dans la Police après un parcours universitaire dans la psychologie ?

Je ne trouvais pas de sens aux cours de psychologie, j’avais des difficultés à trouver ma place dans ce cursus et, même si mes résultats étaient satisfaisants, ma motivation ne l’était pas. J’avais des amis qui passaient le concours de Gardien de la Paix, et pour moi, à l’époque c’était l’occasion d’apprendre un métier et d’acquérir mon autonomie; je me suis inscris avec eux et nous avons tous réussi. Après tout s’enchaine jusqu’à la sortie d’école et la première affectation.

EP : Comment s’est déroulée ton affectation et ton intégration ?

J’ai commencé en police secours en Seine-Saint-Denis, dans une brigade avec des collègues exceptionnels, j’ai de très bons souvenirs de cette période. C’est un métier à part, probablement celui qui m’a appris le plus humainement.

C’est au cours d’un stage sur un logiciel de procédures accidents, un peu par hasard, que l’opportunité de rejoindre le bureau informatique départemental s’est présentée. Je l’ai saisie pour y exercer la fonction de webmaster; je n’avais que les bases d’un amateur passionné, mais j’ai bénéficié de la confiance de l’adjoint au chef du bureau (Franck L.) qui m’a ouvert la première porte du SI de l’état.

EP : comme d’autres policiers « informaticiens » tu as réussi à intégrer le corps des ingénieurs des SIC, qu’est-ce qui t’a poussé dans cette démarche, as-tu des regrets ?

J’ai été inspiré par d’autres qui ont réussi avant moi, comme Eric par exemple. Dans mon dernier service au sein de la PN, l’IGPN (Inspection générale de la Police nationale) pour ne pas la nommer, j’ai été encouragé et soutenu dans ma démarche dès que j’ai déclaré mon intention de me présenter au concours d’ingénieur.

Il y a aussi une réalité plus difficile, à 43 ans après avoir passé plus de 15 ans dans divers services informatique de la Police Nationale, les possibilités d’évolution étaient inexistantes pour mon profil. Paradoxalement, si l’informatique est une compétence appréciée et recherchée, ce n’est pas une spécialité officiellement reconnue. Pour évoluer, je ne me voyais pas devenir officier, le concours d’ingénieur des SIC s’est imposé de fait comme une solution logique. Quant aux regrets, ce n’est pas dans mon tempérament, d’autant plus que ce changement est une réussite personnelle qui ouvre de nouvelles perspectives de carrière qui m’étaient inaccessibles auparavant.

EP : tu as finalement quitté la Police et tu as justement fais partie du groupe de réflexion CIMI que nous avons monté il y a un an concernant les métiers NSIC dans la police nationale, quelle est ta vision sur ce sujet ? S’il y avait eu une filière SIC aurais-tu été plus enclin à rester en Police ?

J’ai plus l’impression d’avoir été quitté par la Police. Cela restera un moment difficile dans mon évolution et même si finalement ce choix par défaut aura été une excellente surprise, j’aurai toujours une incompréhension face à l’absence de GPEEC (gestion prévisionnelle des emplois, des effectifs et des compétences) des métiers de l’informatique au sein de la PN.

L’informatique est commun à tous les services, tous les policiers l’utilisent au quotidien, tant pour des besoins administratifs que des besoins d’enquêtes, mais cela reste une « casquette », une compétence qui n’a pas d’existence officielle. Je manque peut être d’objectivité du fait de mon positionnement mais je ne comprends pas.

S’il y avait eu une filière SIC dans la Police, j’aurai encore ma carte de police dans mon portefeuille, sans aucun doute.

Océane Gerriet (OG) : Tu es désormais aux MEF (le Ministère de l’Économie, des Finances et de la Relance), comment s’est déroulée ton affectation et ton intégration ? Peux tu nous en dire plus sur tes missions et sur le monde des données que tu as découvert là-bas ?

C’est une expérience incroyable de pouvoir travailler dans Bercy, j’ai encore du mal à réaliser, quand j’arrive le matin et que je découvre le Hall Colbert, c’est assez surréaliste.

Par contre, je n’avais pas assez préparé mon arrivée. Changer de ministère c’est changer d’univers et j’avais très largement sous estimé le coût d’entrée, je n’ai pas dormi pendant 3 mois !

L’accueil s’est très bien passé, croissants et pains aux chocolats dès le premier jour ! J’ai tout de suite été intégré à la DSI non pas en tant qu’ingénieur stagiaire, mais en tant que collaborateur à part entière. Ce qui est à la fois grisant et terrifiant.

Au quotidien, je travaille avec deux collègues dans une structure que nous avons baptisé le Bercy Hub. Pilotés par l’administrateur ministériel des données (AMD), notre rôle est de définir la politique des données des MEF en cohérence avec la feuille de route tech.gouv édictée par la DINUM. En complément, je suis le correspondant open data des MEF et administrateur de la plateforme de publication sur internet.

Nous pilotons également un incubateur dont l’objectif à court terme est d’accompagner une dizaine de startups d’état dans leurs travaux.

Mon travail est passionnant, c’est incroyable d’avoir eu accès à un poste de cette qualité en sortie de concours, même si je reste convaincu qu’il était plus destiné à un « sénior ».

OG : tu as vu grandir la CIMI et tu y es très investi, pourquoi ? Quel est son intérêt selon toi ?

J’aime les idées simples et claires. Une communauté de personnes liées autour d’un intérêt partagé, ouverte à tous, quelque soit le niveaux technique, ça m’a tout de suite parlé. Et Eric est tellement passionné qu’il entraine avec lui tout ceux qui le côtoient, c’est impossible de résister à sa motivation !

Le principal intérêt de la CIMI c’est son approche communautaire, créer du lien entre les personnes, combiner les intérêts communs au bénéfice de tous.

C’est un environnement d’échange et de partage qui raccourci les canaux de communications et à permis, au fil des ans, de tisser une toile relationnelle solide qui s’étend au delà des frontières du MI.

EP : Comment vois-tu la suite de ta carrière, quels sont les domaines qui t’intéressent ?

Difficile à dire, je reste très attaché à la Police Nationale et je pense rentrer à la maison quand je trouverai un poste qui m’intéresse. J’ai encore énormément de choses à apprendre, et j’ai l’opportunité de pouvoir les apprendre avec 2 collègues très bons dans leur domaines respectifs, je ne vais pas bouder ma chance et en profiter encore un peu.

Tellement de perspectives sont intéressantes, celles que je découvre actuellement, le travail avec les startups, les opportunités liées à l’open data, la gouvernance de la donnée et son impact sur les organisations, la communication, la visualisation de données, la formation, l’accessibilité également.

J’aimerai aussi travailler sur une GPEEC spécifiques aux systèmes d’information dans la PN, j’espère vraiment que ce sujet sera traité dans les années à venir. Ce serait peut être une bonne idée de regarder du côté de nos camarades gendarmes qui ont compris très tôt l’importance stratégique de l’informatique dans les administrations.

OG : Je vois que vous avez beaucoup de projet au Bercy hub. Peux-tu nous en dire plus ? Vous êtes combien à piloter tous ces projets ?

C’est inhérent à notre positionnement. Le Bercy Hub est une composante de la délégation aux systèmes d’information du Secrétariat général des MEF. De fait, nous travaillons avec l’ensemble des directions de nos deux Ministères, mais également avec les autres Ministères et la DINUM. A cela s’ajoute notre matière première, la donnée, qui est au cœur des projets numériques de l’état.

Nous sommes actuellement 3 personnes, pilotées par l’administrateur ministériel des données (AMD), et nous allons passer à 4 dès le mois de juin. Une personne en plus ne sera pas de trop pour répondre aux challenges qui nous attendent. En complément, nous bénéficions de l’appui de 5 apprentis en Master 2 data science, qui participent aux projets en cours.

OG : tu évoques le fait que tu es considéré comme un collaborateur à part entière alors que selon toi, il s’agit d’un poste pour « sénior ». Autodidacte, jeune ISIC… on te propulse dans un lab pour établir une politique de gouvernance des données. C’est un challenge qui doit être captivant… mais un peu effrayant non ?

Celui qui établit la politique de gouvernance des données, c’est Stéphane Trainel, notre Administrateur Ministériel des Données, c’est un travail complexe qui nécessite une connaissance ministérielle et une vision du SI de l’État qui s’acquiert avec de l’expérience que forcément, je n’ai pas encore. De mon côté, je fais mon possible pour, d’une part progresser dans les domaines utiles à notre fonctionnement, et de l’autre, mettre à profit mes compétences au bénéfice de notre structure.

Pour être honnête, au départ j’avais l’impression de devoir gravir l’Everest après 2 semaines de stage découverte dans la forêt de Fontainebleau, c’est effectivement un peu effrayant, et j’ai encore parfois quelques sueurs froides! C’est dans ces moments difficiles que les proches collaborateurs ont un rôle déterminant et je peux dire encore une fois que j’ai eu beaucoup de chance.

OG : peut-on dire que la méthode agile a toute sa place ? Et est-elle vraiment intégrée ? Vois tu vraiment le positif d’un tel fonctionnement ?

Je n’ai pas encore assez de recul pour affirmer un positionnement quant à cette approche. Ce que je peux en dire aujourd’hui c’est que, contrairement à une idée bien répandue, agile ne veut pas dire sans contraintes et sans cadre. C’est une méthode structurée qui implique une transformation complète de l’administration si elle veut être en capacité de la mettre en œuvre. Au-delà des méthodes, je suis convaincu que la réussite d’un projet (ou produit selon la méthode choisie) dépend surtout des responsabilités définies et engagées.

OG : en parlant de données, est-ce que tes missions t’amènent à sortir du périmètre MEF ?

Notre travail implique une collaboration interministérielle et une articulation permanente avec la DINUM. Nous échangeons également avec des grands groupes, des associations, et des organismes de formation. Notre périmètre est assez vaste, ce qui nous offre l’opportunité de partager nos expériences pour un enrichissement mutuel; au sens propre comme au figuré, en effet, s’appuyer sur l’expérience des autres pour ne pas reproduire les mêmes erreurs est aussi un vecteur d’économies.

Un petit mot supplémentaire pour remercier Eric pour son soutien quand je me suis lancé dans cette démarche, et tous les membres du bureau de la CIMI pour leur engagement et leur implication, dans cette période particulière, c’est souvent une source de motivation.